Walk away from the sun

Avant que les souvenirs ne s'estompent

Ils tambourinent pendant que mon corps se liquéfit et que le monde semble fondre autour de moi. Je sens mon coeur qui palpite au même rythme que leurs coups sur la porte. "Vous êtres là, mademoiselle?". Non, elle est très loin déjà, partie s'égarer dans l'univers des couleurs et des filaments de lumière. Un bruit sourd précède leur entrée dans ma chambre, et la panique monte à chaque pas qu'ils font pour atteindre le canapé où je suis étendue. Mon premier réflexe a été de me mettre en position foetale, pour me protéger des intrus. Les pensées et interrogations hurlent dans ma tête. Qui sont-ils, que me veulent-ils? Pourquoi ils s'introduisent dans mon monde à moi, dans le monde des lumières mouvantes? L'adrénaline générée par l'angoisse coule dans chacune de mes veines, mon corps est prêt à l'attaque. Je me recoqueville un peu plus, sur la défensive, inondée par les voix graves. Une main s'approche, tente de toucher mon genoux; et mes griffes s'y attaquent. Cette piteuse défense pousse l'ennemi à attaquer de nouveau: me toucher et surtout me maitriser. D'innombrables mains se saisissent de mes bras et de mes jambes, qui cognent tout ce que les approche. Je hurle, j'ai peur, qui sont-ils, que me veulent-ils? Pourquoi me touchent-ils? Pitié, je ne veux pas qu'ils me touchent, arrêtez, s'il vous plait, ne me touchez pas, éloignez vous, partez! Mais ils m'ignorent. Ils me saisissent et, plus forts que moi, les intrus me retournent sur le lit, immobilisement mes membres en s'agenouillant dessus. Mais la bataille n'est pas encore perdue pour moi, et je ne cesse de me débattre, de griffer les chaires de ces ombres, de cogner les murs. Même lorsqu'ils m'auront sanglée, ma défaite ne sera pas avouée et je continue de les supplier en criant et m'étouffant. L'air est rare, mes poumons sont en manque tandis que mon coeur menace de rompre. Je tente de faire cèder les sangles, je les implore de me libérer mais les ombres restent sourdes à mes plaintes et se rient de mes efforts inutiles. Je tousse, je recrache, je pleure, ils me laisseraient mourir étouffée maintenant que leur mission est accomplie.

Je n'eu pas conscience du trajet qui m'amena à cette chambre vide. Ils m'y détachent, et me laissent, gisante sur le carrelage, en pleurs. L'air est revenu, plus aucune main n'est sur mon corps, mais je ne parviens à me calmer. Je regarde des chaussures m'approcher. "Déshabillez-là". La sentence entraine une nouvelle crise, plus violente encore, tout aussi inefficace. Lorsqu'ils quitteront la pièce, ils me laisseront en culotte, serrant contre moi une chemise qu'ils ne sont parvenus à m'enfiler. Je recule, toujours en pleurs, contre le mur, et me prosterne dans un coin de la pièce, le plus éloigné de la porte. Les ennemis sont toujours là, ce ne sont plus les voix graves, ni les mains ou les chaussures, mais les murs. Ma tête, mes genoux et mes pieds se projettent contre eux, pendant que mes pleurs abiment ma gorge.

Les chaussures reviennent, je distinguent un homme qui n'est pas habiller de blanc, mais de noir. Celui-ci s'agenouille devant moi, gamine à moitié nue, effrayée et effondrée. Son attitude se veut appaisante, mais la main qu'il avance déclenche une nouvelle série de coup de pieds. Et les chaussures s'en vont, la porte se verrouille.

Dans cette prison aux murs mal peints, le calme me gagne peu à peu. Dans un élan de pudeur, je m'habille de la chemise que je serrais contre moi comme s'il s'agissât d'un bouclier. Je me lève péniblement, la tête engourdie et les membres endoloris. Après avoir sécher mes larmes, je procède à l'inspection de la pièce. La peinture jaune manque par endroits et laisse appraitre un mur gris. La porte par laquelle les chaussures sont parties est du même jaune, et dépourvue de poignée. Sur cette porte, une petite vitre donnant sur le couloir est décorée du dessin d'une main, faite au marqueur par je ne sais qui. En haut de cette porte, les bouches d'ahération font règner dans la salle un froid polaire. Des dessins au marqueur ornent le mur à ma gauche, et le mur sur lequel je m'appuie est percé d'une fenêtre aux vitres floutées. Sur le mur à ma gauche se trouvent une nouvelle fenêtre donnant sur le bureau des infirmiers, et une porte de couleur turquoise. Luttant contre une claustrophobie naissante, je tembourine contre la porte jaune, et fait accourir un infirmier grâce au bruit que je fais.

"Oui, mademoiselle?"

Crétin, ne me souris pas comme si la situation était tout à fait normale, comme s'il était acceptable d'emmener quelqu'un de force, de la déshabiller et de l'abandonnner dans une pièce sale comme une prison.

" Je veux sortir. C'est bon, je me cuis calmée, je peux sortir."

" Non, mademoiselle." dit-il en refermant la porte à clée.

Finalement, une équipe d'infirmières m'ouvrent la porte turquoise, qui donne sur les toilettes et un lavabo. Je suis enchantée par la présence de prises de courant près d'un point d'eau, mais l'infirmière aux chaussures roses met fin à mes envies de feux d'artifice: "il n'y a pas de courant dans la pièce, je suis désolée mais vous devrez rester dans le noir quand vous irez aux toilettes".

Une fois seule, je me colle au radiateur que se trouve dans la salle de bains et réfléchis. Je fais l'état des lieux: amour-propre inexistant, fierté détruite, dignité perdue. Alors que ma tête s'embrume d'idées noires, deux infimières cherchent à créer le contact.

"Tu te sens mieux? Dis donc, tu nous as fait bien peur! Tu étais dans un tel état.. Regarde, dit-elle en me montrant son bras, j'aurais un souvenir de toi pour quelques jours."

Je balbutie des excuses, génée d'avoir perdu le contrôle de moi-même.

" Tu sais, ça nous fais de la peine de mettre quelqu'un d'aussi jeune que toi ici... Tu as 18 ans, c'est ça? Mon dieu! On va demander à ce que tu sois transférée dans une chambre si jamais une se libère. Tu as envie d'un verre d'eau?"

Je décline, au regard d'une règle de survie fondametale: ne jamais toucher ce que l'ennemi te propose.

" On est là pour te rendre le séjour le moins désagréable possible. Tu veux discuter un peu? On t'as entendue crier pendant longtemps... Tu appelais une certaine Caroline à l'aide."

Cela ne m'étonne pas comme cela semble les étonner. J'aurais dû appeler mes parents, ç'aurait été plus normal.

" Qui-est-ce? C'est ta seule amie? Et Mélanie, où se trouve-t-elle? Tu disais que tu voulais la rejondre."

Ce n'est pas une amie, c'est une version de moi, ou plutôt je suis une version d'elle, une pâle copie. Nous présentons des mécanismes de fonctionnement similaires, certaines de nos pensées se rejoignent. Mais elle a enfin un avenir devant elle qui s'ouvre, l'espoir l'a souvent quittée mais maintenant il est là définitivement, je le sais. Moi j'irais rejoindre Mélanie au pays des songes, dans la fosse des incapables.

Devant mon silence appeuré, les infirmières sourient de compassion. Quoi, je fais pitié? Elles m'apportent des draps pour que je puisse dormir. Je m'entoure avec et ferme les yeux, passant et repassant ces dernières heures dans ma tête. J'ai vraiment dit, ou plutôt hurlé toutes mes pensées, rendues publiques et connues de tous. J'ai perdu le contrôle devant une foule de personnes qui me sont inconnues. Je ne peux être aimable, fière et digne dans ces conditions, ni dans d'autres d'ailleurs: mon comportement de ces dernières heures est venu confirmer ce que je savais déjà, rendant la réalité plus cruelle encore. Alors j'attends que le jour se lève, on m'a promis la visite d'une psychiatre vers 9 heures du matin.

Il fait jour à partir de 7 heures environs, et je fais les cents pas depuis que le soleil s'est levé. L'hopital se réveille, j'entends les infirmiers flurter dans le bureau. Au bout de deux heures, l'infirmière psychiatre arrive. Elle s'étonne presque que je sois épuisée, frigorifiée, angoissée. Mais ma sortie sera tout de même organisée. Cette perspective fait naitre une petite lueur d'espoir dans cette pièce au sol poussiéreux. Une infirmière obèse vient prendre ma tension ainsi que ma glycémie. " votre tension est assez basse, ensuite votre glycémie est à 8, mademoiselle, vous allez bientôt être en hypoglycémie si vous ne mangez rien." Elle sort par la porte turquoise (les toilettes communiquant au bureau des infirmiers) et revient avec un verre de grenadine: "ça vous fera du bien! Buvez, vous ne sortirez pas sinon". Je porte le breuvage à mes lèvres et le verse dans l'évier dès qu'elle regagne le bureaux. Je me remets à faire les cents pas, quand le psychiatre arrive. Il me parle d'anorexie mentale, de dépression, de suivi psychiatrique. Je ne l'écoute pas, je sais que je sors. Une seule de ses phrases me sera intelligible: "votre père est là".

Le psychiatre me fait sortir de la chambre d'isolement et me conduit dans une nouvelle chambre pour s'entretenir avec mon père et moi. Trop tendue, je ne les écoute parler de tentative de suicide, d'anorexie-boulimie, de dépression, et d'hospitalisation. Je pleure mais je ne suis pas résignée. Je supplie mon père: "ne me laisse pas, pas encore". Il est finalement convenu que je rentrerais à la maison, reprendrais mes traitements et discuterais de l'incident avec ma psychiatre lors du prochain rendez-vous.

On me rends mes vêtements et mon père me conduit à l'hotel. Là nous nettoyâmes tous deux l'appartement, je fis mes valises et quitta mon petit paradis pour l'enfer dominical. J'avais peur de ma mère. Durant un trajet de une heure et demi, mon père et moi purent enfin discuter vraiment, puisqu'il ne disait rien ou peu lorsque ma mère était là. Je dois sortir de ma période "no future", je dois me persuader qu'il existe un avenir pour moi. Cela va donner naissance à la représentation d'une nouvelle comédie: Pauline, la renaissance. Le scénario est en cours d'écriture, et prendra fin lorsque ce masque s'effondrera à son tour.




12/03/2013
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